Assemblée nationale, ton univers impitoyable...

Publié le par USCP UNSA AN

Rentrée des classes parlementaires

Cohue face au Palais Bourbon. Les anciens réélus se retrouvent aux abords du Palais. Ils s'apostrophent, se congratulent, se félicitent et se chahutent...les autres, les pioupious de la République, arborent un visage timide, encore abasourdis par leur récente victoire ! Prise du palais Bourbon, conquête inextinguible du pouvoir! Ils déambulent dans le Palais, un peu perdus, toujours à la recherche d'un regard maternel qui pourraient les renseigner...

Et puis il y a les perdants, ceux qui ont le courage d'arpenter encore une fois les couloirs de l'Assemblée, ceux qui traînent une dernière fois leurs pompes ds les jardins de la Présidence, ceux qui osent encore une fois fouler la moquette rouge de la salle de réception de l'Hôtel de Lassay. Tête basse, la mine défaite, les yeux rougis par la tristesse, souvent accompagnés de leurs assistants (tout aussi anéantis!), ils trépignent de désolation et de rage et font rapidement leurs valises. En quelques heures, tout le travail de 5 ans voire plus, est trié, jeté dans les containers ou rangé dans des cartons. Qu'est ce qu'ils ont pu amasser comme documents, feuilles remplis de beaux discours et de textes de lois, de rapports en tout genre!? Pourtant en une fraction de secondes, plus rien,  en quelques minutes, tout s'enchaîne dans un néant le plus total! Pour l'administration, ils n'existent déjà plus, pour les chanceux réélus et nouveaux arrivants, ils ne se sont plus qu'un vieux souvenir ou l'ombre d'un souvenir...ils ne sont plus. Le plus terrible pour ceux là, pour ces perdants, c'est qu'ils doivent faire leur propre deuil. Le deuil de leur propre mort politique.
 
Quant aux assistants orphelins, c'est la chasse effrénée au député sans staff, c'est la place ouverte aux coups bas, chacun pour soi, on révèle à mi mot celui ou celle qui pourrait embaucher, les "réseaux" battent le rythme cadencé de cette chasse à l'homme-élu. Ils sont sur le qui-vive, les oreilles un peu partout ds les couloirs et les bureaux, à l'affût de la moindre information. Ils sont stressés, attristés, apeurés à l'idée d'un éventuel chômage, ils ont soudainement conscience de la précarité sidérante de leurs fonctions et de leur destinée au sein des Institutions. C’est la campagne du meilleur offrant et ils comptent bien sur leurs petits camarades du parti et sur leur bonne étoile. Sainte Rita, priez pour eux!
 
Aujourd'hui, c'est un peu la journée des collés et des incollables
Les incollables, ces inconditionnels de la République, ont chaussé leurs souliers neufs. Et commence ce parcours de l'écolier. Tout d’abord, ils se présentent au groupe. UMP, Socialiste, communiste. Peu importe. Le rituel est identique. Les embrassades, les accolades perdurent par un verre de jus de fruit ou un café proposés. Puis c'est le remplissage de la fiche administrative. Nom, prénom, date de naissance, circonscription, numéro de compte bancaire, choix de la commission, choix du bureau. Tout le toutim habituel pour ficher, badger, photographier le député. On leur propose une visite guidée du palais. C’est parti pour un tour de manège dans les coulisses du parlement. Sur la grande place face à l'entrée principale du Palais Bourbon, courbette de félicitations des agents et huissiers sous une tente montée pour l'occasion.

A vos marques, prêt, partez! Un agent obséquieux propose ses services aux vainqueurs, il les dirige Salon Delacroix. Là, des bureaux éparses installés pour la journée attendent les députés pour un deuxième remplissage de paperasse administrative. Puis ils sont dirigés au 3ème bureau, 1er étage du Palais. Dans cette salle, ça sent le cuir. Ça sent le cuir de vachette ou d'agneau. Ça sent bon. De beaux cartables tout neufs, tout cirés sont remis aux élus. A l'intérieur du cartable, cocarde, écharpe d'élu, manuel du parfait petit député, un agenda 2007encore tout vierge...Sourire de fierté esquissée de ces grands écoliers.
 
Jubilation intérieure
Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Et eux, c'est ce bonheur-là qu'ils respirent à plein poumon. Pour parfaire cette joie égocentrique, direction 5è bureau, toujours au 1er étage du Palais. Une charmante maquilleuse, au décolleté pigeonnant (dommage que sa poitrine soit si menue!) les fait asseoir face à un miroir pour un maquillage léger. Vive la terra cotta! Puis c'est l'instant shoot : Devant les projecteurs (ils adorent!) ils arborent une tête triomphante, une moue séductrice et fixent, la mine d'un gagnant, l'objectif du photographe. Certains en appellent au bon goût de leur assistante pour le choix de la photo, d'autres sûr d'eux-mêmes et de leur beauté de vainqueurs, préfèrent se fier à leur flair sans écouter les conseils du photographe ou d'une âme charitable. Après cette série de photos qui servira à l'établissement d'un badge, ces paons de la République se refusent à tout démaquillage.

Et bien oui, la séance photo continue, la photo souvenir  les attend dans l'hémicycle. C'est un nouveau concept, pour cette 13e législature, ils peuvent se faire shooter debout, assis, accroupis, jambes fléchies, croisées, pris de face , de trois quart , de biais, en dessous, au dessus... dans les hauteurs des fauteuils ouatés des artistes! (parce que c'est ici, dans l'hémicycle tout de rouge vêtu, que les joutes oratoires ont lieu) pour le modeste échange d'une clef USB (donnée par les fonctionnaires de l'Assemblée lors des formalités administratives) qui gardera précieusement en mémoire cette instant victorieux.
 
Ouf, cette rentrée des classes se termine! Ce parcours des combattants s'achève enfin. Les mains dans les poches, guillerets, ils peuvent s'en retourner chez eux, ou dans leur hôtel pour un sommeil réparateur (la campagne a été longue et trop d'émotion, ça fatigue!), en attendant (pour certains) de rester en haut de l’affiche des journaux locaux ou nationaux (en gros caractère si possible !).

J’ai une pensée particulière pour Monsieur .... Mon employeur durant les 5 années  de son mandat. Il ne s'est pas représenté  parce qu'écoeuré  par toutes les manipulations qu’il a subi dans sa circonscription.
Aujourd'hui, j'ai appelé chez lui. Au téléphone, il luttait contre la faiblesse de sa voix, la voix d'un homme blessé. Il essayait de dominer sa peine, cette nostalgie et cette rancœur qui tordent le ventre. Avec pudeur, il m'a fait part de sa solitude extrême : « personne ne m'a appelé depuis...!». Mes mots sonnent creux, je ne parviens pas à l'apaiser. C’est même étrange cette situation, je suis moi-même amputée d'un contrat, certainement partiellement chômeuse et pourtant c'est à moi que revient la difficile tâche de le réconforter.

Comme quoi, les députés restent de vieux enfants qui vieillissent sans grandir vraiment.

[NDR : Ce texte nous a été envoyé par une collègue assistante parlementaire adhérente à notre organisation... Devrons-nous créer un syndicat des députés !]

Publié dans Brève

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OG 02/07/2007 16:11

Un article très bien écrit, bravo à son auteur.