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Publié le par USCP UNSA AN

LE MONDE ECONOMIE | 08.01.07 |
Métier Manque de reconnaissance, travail parfois ingrat, statut précaire, les "petites mains" de la politique connaissent des problèmes de reclassement à chaque échéance électorale

La difficile reconversion des assistants parlementaires
Installée dans une pièce exiguë, perdue dans le dédale des couloirs du Palais-Bourbon, Sylvie Guittard partage son bureau avec son employeur. Son nom n'apparaît ni sur la porte ni sur l'annuaire de l'Assemblée nationale. Elle y travaille pourtant depuis dix ans, comme assistante du député de Saône-et-Loire, Arnaud Montebourg (PS). Comme elle, ils sont plus de 3 000 "collaborateurs", rattachés à l'Assemblée nationale ou au Sénat, à oeuvrer dans l'ombre des parlementaires. D'autres, un peu partout en France, travaillent pour des exécutifs municipaux ou régionaux : en Ile-de-France, par exemple, une cinquantaine d'entre eux assistent la présidence ou les groupes politiques. Leur fonction : préparer les dossiers des élus, gérer leur agenda, mais aussi répondre au téléphone, trier le courrier ou réserver un taxi. Un travail discret, "polyvalent", aux contours mal définis, et à l'issue aussi incertaine que les échéances électorales, comme celles qui s'annoncent au printemps.

Pour Mme Guittard, qui n'a aucune ambition politique, "travailler dans l'ombre n'est pas un problème". Elle regrette seulement "une tâche un peu hachée et superficielle". Pascal Favre, 41 ans, qui assiste le député UMP du Bas-Rhin Yves Bur, fait remarquer que "la première chose que l'on vous demande, c'est de savoir si vous avez bien réservé le restaurant ou l'hôtel. Les activités vraiment intellectuelles ne représentent que 30 % de la fonction".
Si Sylvie et Pascal font preuve d'une particulière longévité dans le métier, ils restent l'exception. Selon une étude de la section UNSA (syndicat autonome) des collaborateurs politiques menée en 2000, un assistant ne reste en moyenne qu'un an et demi à l'Assemblée. La charge de travail, la loyauté politique, le mélange des genres entre militantisme et statut professionnel, conduisent parfois à une détérioration des relations entre des élus à forte personnalité et les jeunes recrues. "Lorsque les rapports se dégradent, l'assistant se retrouve isolé dans un face-à-face avec son député-employeur", souligne Jean-François Cassant, responsable de l'UNSA.
Car, au Parlement, les 577 députés et 321 sénateurs représentent autant d'entreprises unipersonnelles. Bien que payé par l'Assemblée, le collaborateur n'a de lien juridique qu'avec l'élu, dans le cadre d'un contrat de droit privé prenant fin "avec la cessation du mandat du député", "la perte de confiance" ou "la divergence d'opinion", selon les termes du contrat-type. Un recours en justice introduit en 2002 pour faire reconnaître l'unité économique et sociale du Palais-Bourbon s'est heurté au refus des juges de la Cour de cassation. "Le député est considéré comme employeur alors que les fonds proviennent de l'Assemblée. Normalement, en droit, c'est celui qui paie qui est employeur", s'étonne Philippe Rozec, l'avocat à l'origine du recours.
L'enjeu de cette reconnaissance est de taille. Elle conduirait à l'instauration d'instances représentatives du personnel, d'une convention collective et d'une obligation de formation et de reclassement, notamment lors des vagues de licenciements qui accompagnent chaque renouvellement de l'Assemblée (700 en 2002 !).
De plus, l'expérience acquise n'est pas vraiment un atout sur le marché du travail. "Une telle fonction, marquée politiquement, c'est lourd sur un CV, reconnaît Julie Tartarin, ancienne assistante parlementaire. Je me suis donnée à fond, sans prendre conscience des conséquences pour la suite de ma carrière." Charlotte Pauron, assistante de Noël Mamère (Vert), vit le même dilemme : "Mon diplôme universitaire a déjà sept ans, il ne vaut plus rien. On s'enferme dans un métier politique, parfois grisant, mais si demain j'arrête, je ne sais pas ce que je pourrai faire." Une incertitude d'autant plus forte que le tremplin vers un mandat d'élu ne fonctionne plus. Les militants chargés des investitures électorales dans les partis ne voient pas toujours d'un très bon oeil arriver ceux qu'ils considèrent parfois comme des apparatchiks.
Outre les concours de la fonction publique, une autre porte de sortie a désormais le vent en poupe : les cabinets de lobbying. Fin connaisseur des arcanes de l'Assemblée, l'assistant est très recherché par ces derniers. "On sent une vraie montée en puissance des lobbies auprès des parlementaires, s'inquiète Séverine Tessier, assistante du député socialiste de la Nièvre Christian Paul. Et parfois, un assistant peut être tenté de préparer sa reconversion dans le lobbying alors qu'il est encore en place. C'est un vrai problème pour la démocratie."
Luc Peillon

Des rémunérations inégales

Un député dispose de trois enveloppes financières pour gérer son mandat d'élu. La première concerne son indemnité parlementaire, la même pour tous les députés, d'un montant de 6 898 euros brut mensuels. La deuxième, dénommée "indemnité représentative de frais de mandat" (IRFM), est destinée, à hauteur de 6 228 euros brut mensuels, à régler les frais relatifs à ses déplacements, ses supports de communication, ou encore le fonctionnement de sa permanence en circonscription. La troisième enveloppe, celle des "crédits collaborateurs", s'élève à 8 877 euros brut. Elle est répartie, à la discrétion du député employeur, entre ses différents collaborateurs, le nombre d'assistants, entre un et cinq, étant lui aussi librement défini par le député (3,8 assistants en moyenne par élu). Deux assistants de deux députés différents, exerçant le même nombre d'heures de travail, peuvent ainsi être payés de façon très disparate, seul le plafond de l'enveloppe mensuelle pouvant constituer un maximum. Un système de vases communicants entre les enveloppes "crédits collaborateurs" et "IRFM" permet également au député, en fin d'année, de reverser une partie du reliquat de la première enveloppe dans la seconde. "Une véritable incitation à sous-payer ses assistants", dénonce Jean-François Cassant, responsable de l'UNSA (syndicats autonomes). Pire, selon lui, "la mesure génère des licenciements afin de récupérer l'argent". Un mouvement de protestation du syndicat dans la salle des Quatre-Colonnes du Palais-Bourbon, en 2002, avait abouti à la suspension de ce dispositif... qui a été en partie rétabli deux ans plus tard.

Les assistants, pour deux tiers de sexe féminin et, dans la même proportion, exerçant en province, touchent ainsi des rémunérations comprises entre le smic et 2 500 euros net par mois, voire plus, auxquels s'ajoute le treizième mois. La revalorisation de la rémunération est liée à l'évolution du point d'indice de la Fonction publique, alors que le contrat est de droit privé. Les écarts entre collaborateurs hommes et femmes varieraient, selon l'UNSA, de près de 50 % au détriment des collaboratrices. L'application optionnelle des 35 heures a été obtenue en 2001, et la prime d'ancienneté en 2006, mais nombre d'assistants déplorent le non-paiement des heures supplémentaires, assez courantes dans la profession.

En cas de rupture du contrat de travail pour cause de non-réélection du parlementaire, les assistants doivent se contenter des indemnités légales prévues par le code du travail, une clause du contrat considérant la fin du mandat de l'élu comme une "juste cause" de licenciement. Proportionnelles au précédent salaire, ces indemnités peuvent ainsi varier fortement d'un assistant à l'autre. Une prime de précarité s'ajoute à ces indemnités.
L. P.
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Publié dans Revue de presse

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